Ça y est! On est comme tout le monde (les Anglais, les Hollandais, les Bresiliens, les Americains...): branches sur le nombril du voisin, avec la benediction de M6. Avant, sur le petit ecran, on auscultait les âmes, les coeurs, les convictions, les drames, les revoltes, on avait droit a des larmes en buee derriere des lunettes, des masques tragiques, des mâchoires crispees, des mains qui se nouent, on guettait l'emotion, on lapait le gros plan, on buvait l'ecoulement, le trop-plein d'espoir ou de desespoir. Maintenant, on va droit au nombril, aux muscles, aux balancements de hanches, a la bosse sous le jean, aux flatulences, aux rots, aux pets, aux bonnes ou mauvaises odeurs, aux peaux qui vont se frotter. La camera entre dans le vif de la chair, mastique en direct de la viande rouge et nous offre un bon gros steak sans risque d'attraper le virus de l'E.s.b. On savait deja qu'ils etaient comme nous, ceux qu'on lorgnait en train de se repandre sur l'ecran, mais, justement, on commençait a se lasser. Il nous fallait du plus croustillant encore, enfoncer le couteau un peu plus loin dans la chair, dissequer de l'intime bien saignant !

C'est fait ! En lançant «Loft Story», M6 nous a rassasies. Et nous a ouvert (ou ferme) a jamais l'appetit. Onze candidats (six hommes et cinq femmes, cherchez l'erreur!) enfermes pendant soixante-dix jours dans un endroit clos sans telephone, ni journaux, ni tele, seuls avec des inconnus et des cameras qui les surveillent jour et nuit. Pas pour parler de Heidegger ou de la mondialisation, mais pour savoir qui va aller avec qui, qui va enerver qui, qui va être le plus rat, le plus nul, le plus facilement ejectable... Qui, enfin, va rester et empocher la maison de 3 millions de francs où couler des jours heureux avec l'autre selectionne!

Palpitant, c'est sûr! On n'en croit pas ses yeux ni ses oreilles. «Rien n'echappera aux 26 cameras et aux 55 micros disposes un peu partout dans le loft», annonce triomphant l'animateur en debut d'emission. Rien du tout. «Les candidats sont chauds, j'espere», ajoute-t-il en s'adressant a sa co-animatrice. «Ils sont assez chauds...» repond cette derniere. Des steaks, je vous dis, de vrais steaks! «Tout est possible, tout!» On salive. On se noue la serviette derriere les oreilles pour ne pas se tacher, on prend son couteau et sa fourchette... 1 800 calories par jour et par personne, le même menu pour tout le monde, la vaisselle se fait a la main, on lave son linge sale, on fait le menage, on a droit a une heure d'eau chaude le matin, un quart d'heure le soir et, cinq minutes par jour, on va se confesser pour raconter au psy de service les petites saletes de ses compagnons et designer deux coupables a renvoyer illico presto. La denonciation est de rigueur. Le reglement est nickel. La loi regne, cruelle. On est rassure sur l'origine de la viande. On peut se regaler. On n'en perdra pas une miette. même dans les deux chambres a coucher, rien ne nous echappera: «Il y a des cameras a infrarouge, on ne ratera rien des nuits calmes ou agitees.» Ouf! C'est toujours le bord qui est le meilleur, ce qu'on peut gratter a la fin quand on a tout avale...

Le public, alleche, applaudit. «Ah! exulte l'animateur, ça vous a plu ces regles!» Et pour rassurer encore sur l'authenticite de la marchandise, il rencherit: 17 realisateurs, plus de 50 cameramen seront la, jour et nuit, pour filmer le betail. La psy alibi hoche la tete finement et depose son petit grain de sel: «C'est une façon de s'offrir au public tout en etant protege par la camera et sans rencontrer le corps de l'autre.» Ah bon! On peut donc consommer sans aucun danger... C'est sûr? On peut rester chez soi, s'empiffrer, se regaler et vivre tout ce qu'on a peur d'affronter au-dehors. De mieux en mieux! J'en reprendrai bien un peu...

Alors elles et ils arrivent, nos plats commandes. Cinq filles moulees façon concours de beaute, determinees a être devorees, les bouches en bulles d'enthousiasme. Delphine (on se demande ce qu'elle fait la!), Julie qui assure que «ça ne la derange pas d'être vue 24 heures sur 24 parce qu'elle fait deja du strip-tease devant sa fenêtre le soir», Laure qui tire une langue percee et dort avec un masque de beaute, Kenza qui traque en vain l'âme soeur sur Internet et dort avec des peluches «je prefererais un mec mais...», Loana qui cherche le grand amour et se tremousse en «gogo-dancer» dans une boîte de nuit (mais elle revait d'être veterinaire... et a une très belle relation avec son chien!). Elles arrivent en voiture avec chauffeur et vitrès fumees. Deja stars! Deja cuites! Rechauffees par les applaudissements et les eclairs des flashs. Elles deboulent avec entrain dans nos assiettes. «On est onze a faire ça dans toute la France et il y en a des milliards d'autres qui voudraient être a notre place!!!» Tu es sûre, Laure? «Je suis vachement pechue, precise Delphine, je parle la nuit, je rote et je pete. C'est la vie.» Ravie de vous rencontrer... Ravi, c'est l'animateur qui l'est. Il n'a qu'a un tout petit peu remuer la poele et les steaks se retournent tout seuls, fretillent, gresillent, crepitent, si heureux d'être la. De Loana (la danseuse), on a compris, on ne verra que des morceaux: sa bouche, ses seins, sa croupe. Elle est deja toute decoupee, prete a l'emploi. Les autres, on Les filmse encore en pied.

Et puis arrivent les garçons. Comme les filles mais... en garçons. Calibres façon heros de sitcoms ou apprentis mannequins. Steevy qui vit seul avec sa maman (il lui piquait son maquillage quand il etait petit) et reve d'être danseur pour Mylene Farmer, Christophe «un coeur gros comme ça, franc, honnete, sensible, romantique», Jean-Edouard qui croule sous le poids des filles qui lui tombent dans les bras (pour se muscler, il fait du rappel sur son voilier!), David monte sur ressorts, «pour moi tout est extase dans la vie!» (il dort lui aussi avec ses peluches), Philippe, ingenieur commercial, assez satisfait de sa belle personne, «la où je passe, en general, on se souvient de moi», et Aziz. Ah! Aziz! Il a tout compris: «Les filles, elles savent que si le mec, il sait bien danser, forcement il assure au lit... C'est un argument grave, ça! Et qu'est-ce qu'elles regardent d'abord? La... [la main sur l'aine]. Parce que l'homme, qu'est-ce qu'il est s'il n'a pas ça? Et chez moi, c'est satisfait ou rembourse et je rembourse, et en liquide, y a pas de probleme!» La, l'animateur n'en peut plus! «En liquide?» il repete, emerveille. En liquide, je vous dis.

Il y a bien Christophe qui fait un peu tache en annonçant qu'il n'a pas honte de dire qu'il est «d'extreme gauche parce qu'il y a quand même de gros problemes a regler aujourd'hui» mais bon... Le contrat est rempli, ils sont tous la, ceux qui vont nous faire saliver pendant dix semaines et, maintenant, ils doivent dire adieu a leurs amis et a leurs parents et penêtrer dans le loft.

Les adieux sont emouvants. On sent que les peluches ne sont pas loin, que, s'ils le pouvaient, ils embarqueraient bien leur maman... Leur maman, je precise, parce que les peres sont plutôt absents du menu. Peu ou pas de pere mais des declarations enflammees a «la» maman. Tous et toutes, ils repetent en moulinette leur amour pour cette mere qui les a eleves, toute seule, et qui les regarde partir, les yeux mouilles. Mais où sont les geniteurs? Absents. Pâles. Inexistants. La famille, aujourd'hui, ce sont les mamans et les mamans...

Parce que trop d'emotion nuirait a l'efficacite du jeu, l'animateur lance des piques. Il releve de petites phrases anodines et les transforme en fleches mortelles. Il faut faire monter l'angoisse, laisser flairer le danger. Car n'oublions pas: si l'emission s'appelle «Loft Story», en fait, c'est de pure haine qu'il s'agit. Le but du jeu n'est pas de se faire des copains ou de vivre un grand amour, mais d'evincer son prochain pour empocher la belle maison! Un candidat par semaine, denonce par ses petits camarades, sera jete en dehors du loft afin qu'il n'en reste plus que deux (une fille et un garçon) ! C'est bien beau ces embrassades, ces parades, ces roucoulades, il va falloir retrousser ses manches et partir a l'attaque. Que le plus malin, le plus ruse, le plus fourbe l'emporte! «Qu'est-ce que vous etes prete a faire pour gagner?» demande l'animateur. La candidate n'ose pas repondre. On lit «tout» sur ses levres muettes mais elle se tait... et repond «être la meilleure».

Celle qui va denoncer habilement tous les autres sans jamais se faire piquer? Celle qui va jouer les gentilles en balançant ses copains? Le jeu est ouvert et les combinaisons sont infinies.

En Angleterre, dans un jeu equivalent, le plus fort s'appelait Nick. C'etait le plus beau, le plus mechant. Il manipulait ses camarades sans jamais se faire prendre. Il est devenu un heros national et, a la fin du show, faute d'être mange tout cru, on lui a offert d'animer sa propre emission et de multiples contrats publicitaires!

Au bout d'un moment, les spectateurs n'ont plus eu d'appetit pour l'equivalent de «Loft Story»! Il a fallu inventer d'autres emissions plus dures, plus cruelles. Des epreuves physiques terribles, des defis impossibles. «Boot Camp», «Castaway», «Shipwrecked», «Survivor», «Chains of Love», où cinq personnes doivent vivre enchaînees les unes aux autres pendant une semaine. même pour aller aux toilettes, ils traînent leurs compagnons de (in)fortune! Malheur a celui qui craque: il est vire sous les lazzis des telespectateurs! De vrais jeux de cirque où la foule tourne toujours le pouce vers le bas et reclame des steaks encore plus saignants et plus epais. Preparons-nous car bientôt «Loft Story» va nous paraître bien fade!

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