Le point de... Philippe Meyer
Le degoût et la pitie

par Philippe Meyer

Cinq filles et six garçons sont reclus volontaires pendant soixante-dix jours dans un appartement coupe d'un monde qui peut les observer en permanence sur le Net ou le câble et deux fois par jour sur M6. Chaque semaine, les telespectateurs designeront celui ou celle qui sera expulse(e) du logis commun. Ils seront guides dans leur choix par les cohabitants, invites, au même rythme, a balancer, en cachette de leurs camarades, le nom de ceux dont ils ne voudront plus comme compagnons de jeu. Ce n'est pas la chance qui determinera le vainqueur de « Loft Story », ni l'habilete a tel ou tel exercice, ni les connaissances, ni les performances dans tel ou tel sport. C'est le physique, la personnalite de chaque candidat. Cinq filles et six garçons entre 20 et 27 ans sont donnes en pâture a une masse anonyme qui baissera le pouce a son gre. Ceux qui produisent et diffusent ce jeu ont trouve un equivalent des jeux du cirque compatible avec les lois en vigueur. Elles les empechent d'aller plus loin que la cruaute mentale. Cependant, cette limite a une compensation : les moyens techniques modernes permettent a M6 d'offrir un voyeurisme dont les slogans utilises par la chaîne explicitent la nature : « 6 garçons, 5 filles, 1 salle de bains ! 11 celibataires, 2 chambres a coucher : pas curieux, s'abstenir ! » Pour profiter des 11 micros et des 26 cameras (une au-dessus de la douche et, dans les dortoirs, deux, dotees d'objectifs a infrarouge), les internautes devront payer. Les deux resumes quotidiens sont offerts aux telespectateurs par la publicite. « Ce n'est pas que l'argent n'a pas d'odeur, c'est qu'il y a des hommes qui n'ont pas d'odorat », disait Jeanson.

On ne peut pas dire que ce jeu soit fasciste. Le fascisme est un evenement particulier de l'Histoire dont on finira par effacer le souvenir a force de le mettre a toutes les sauces et d'appeler fascistes toutes les formes d'instauration d'un rapport de force, de manipulation, ou d'encouragement a la delation. Il reste que l'on peut vomir « Loft Story » pour les mêmes raisons que l'on vomit le fascisme, pour les mêmes raisons que l'on vomit tout ce qui considere et traite l'être humain comme une tete de betail ou une marchandise.

L'affaissement de la volonte publique dans le secteur audiovisuel laisse prevoir que ce jeu infect prosperera en toute quietude ou ne devra affronter que quelques froncements de sourcils. Rien ne me plairait davantage que de me tromper, mais le risque me semble plutôt que TF1 ne surencherisse dans l'abjection. Notre societe s'y habituera en detournant la tete, comme elle s'habitue a la violence dans les ecoles, a la disparition du droit dans certains quartiers. Nous nous reveillerons dans une jungle dont il ne nous viendra pas a l'idee de chercher les responsables dans nos miroirs. Et nous nous appellerons de plus belle « citoyens » !

Revenir sur l'article

A propos de ce site | ©2001-2002 Projet X.net